Category: Littérature


Une histoire sans fin

L’inaperçu de Sylvie Germain.

l'inaperçuSylvie Germain, déjà récompensée par le prix Femina et le Goncourt des lycéens, signe avec son dernier roman, L’inaperçu, une fresque familiale aux allures de conte moderne. Les années 1960, en province, une famille, celle de Sabine, vit depuis 9 ans avec Pierre, un homme rencontré par hasard dans un grand magasin. Sa brusque disparition ébranle un clan déjà bancal, dont les membres, en quête d’identité, tentent, tant bien que mal, de se relever.

L’auteur de Magnus et du Livre des nuits n’en est pas à son coup d’essai, des portraits de familles écorchées, amputées par les disparitions ont déjà maintes fois été immortalisés par sa plume. Aucune famille ne se ressemble, et celle-ci n’échappe pas à la règle. Ses membres ont souffert, de la mort d’un père, dans un accident de la route, puis de la disparition d’un ami dont ils ne savaient pas grand chose. Derrière un grand-père autoritaire, chacun cherche à se reconstruire après ce dernier coup. Sabine, la mère digne et dédiée à ses quatre enfants, Marie, la benjamine estropiée qui se réfugie dans l’imaginaire, Edith, la vieille femme meurtrie, et l’attendrissante tante « Chut » naviguent dans cette tempête que rien ne semble pouvoir apaiser.

La perte de Pierre est différente pour chacun. Les uns ont perdu un ami, les autres un frère ou un père. Jonglant avec les personnages, Sylvie Germain tisse peu à peu le portrait de personnalités complexes, inachevées. La faiblesse des uns est la force des autres et au fil des pages ils apprennent à revivre alors que le lecteur apprend à connaître l’être qu’ils n’ont jamais vraiment connu. Des histoires touchantes en parallèle qui ont toutes en commun ce personnage singulier, celui de Pierre, à la fois sauveur et destructeur.

Avec Pierre, en clé de voûte, l’auteur entretient un mystère qui alimente son récit par petites touches, comme par épicurisme. L’écriture est sobre mais efficace, on sait nous conduire sans nous brusquer mais surtout sans nous lasser. L’intrigue est alléchante et ne manque pas de séduire, au risque de ne pas totalement assouvir la curiosité qu’elle a suscitée, car malgré les sauts d’un personnage à l’autre, l’envie devient presque irrésistible de percer le mystère. Mais Sylvie Germain sait préserver la bulle qu’elle a fabriquée et ne l’éclater qu’au moment où elle fera le plus d’effet.

Laïla Ben Daoud

Le rêve de Machiavel de Christophe Bataille.


machiavel1 Toscane, 1527, la peste fait rage, Machiavel fuit Florence pour une cité plus sûre. Christophe Bataille, éditeur chez Grasset, et auteur d’Annam et de Vive l’enfer, fait revivre Machiavel à travers une histoire d’amour inventée. Inspiré par un épisode réel de la vie de l’écrivain et philosophe italien, Bataille raconte avec force de détails les déboires imaginaires d’un Machiavel essoufflé par la vie, blessé par les hommes.

Après avoir immortalisé Bernard Grasset dans Quartier général du bruit, l’écrivain imagine le dernier acte de la vie de Machiavel qui avait décrit l’épidémie de peste à Florence avant de s’éteindre la même année. Il lui invente un périple dans l’enfer d’une ville ravagée par la maladie et la mort qui hante chaque ruelle, qui frappe à chaque porte. Il lui donne des regrets, des espoirs, mais surtout un amour, celui d’une femme qu’il arrache à la mort. Machiavel, le diplomate, l’écrivain, le théoricien prend au fil des pages une forme qu’on lui a depuis longtemps confisquée, celle d’un homme.

La peste est prétexte aux pires atrocités, beaucoup de bourreaux et encore plus de victimes. Tâchant de passer inaperçu, l’homme instruit, l’ancien ambassadeur, le conseiller des princes, se fond parmi les hommes devenus égaux face à la même peur, celle d’une agonie sans nom. Même entouré par la brutalité démente d’une cité en perdition, Machiavel, le prétendu monstre, est montré du doigt, haï pour ce qu’il représente déjà à l’époque, le cynisme et l’absence de sens moral. Mais une aubergiste puis une jeune fille aux allures d’ange insuffleront un nouvel élan au « prince » déchu, lui redonnant, au milieu des dépouilles encore chaudes, le goût de la vie, le désir d’amour. L’auteur laisse ses mots frapper, il décrit des femmes en chair, des hommes en sang, et un être en pleine errance mystique. Entre rêve et réalité.

« Je libère Machiavel de son nom » écrit l’auteur comme s’il lançait une incantation.

Si Christophe Bataille ne peut nous transporter dans le passé d’un coup de baguette magique, il réussit pourtant à nous plonger au début du siècle, dans la cité fortifiée mais fiévreuse qu’est alors Sienne. Les mots sont crus, la violence sans concession. Le propos est rapide et vif, l’écrivain ne veut rien nous épargner et il a sans doute raison. Machiavel vit une seconde fois au travers un récit intense et habilement mené, même s’il flirte souvent avec la philosophie. Il fallait bien un peu de réflexion pour ressusciter l’auteur du Prince. Le romancier assume son lyrisme même s’il n’en maîtrise pas toujours les excès, et boucle un livre qu’on lit comme on boit un nectar. Vite, mais en dégustant chaque gorgée.

Laïla Ben Daoud

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